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Zelensky à Gabala : l’autonomie de l’Azerbaïdjan et les limites de l’influence régionale de Moscou

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La visite de Volodymyr Zelensky en Azerbaïdjan a inscrit la diplomatie de guerre de Kiev dans un contexte régional plus large, où Bakou agit avec une indépendance croissante et où l'autorité supposée de Moscou dans le Caucase du Sud devient de plus en plus difficile à maintenir.

La visite de Volodymyr Zelensky en Azerbaïdjan le 25 avril ne se limitait pas à une simple rencontre bilatérale entre deux présidents. Ses entretiens avec Ilham Aliyev à Gabala, dans le nord du pays, ont inscrit la diplomatie ukrainienne en temps de guerre dans un contexte plus large de lutte pour l'autorité, la médiation et l'autonomie stratégique dans le Caucase du Sud.

Selon le présidence ukrainienneZelensky et Aliyev ont tenu des entretiens bilatéraux et des discussions élargies axées sur la sécurité, l'énergie, l'aide humanitaire et la coopération économique. Six documents bilatéraux ont été signés, notamment dans le domaine de la coopération en matière de défense. Zelensky a déclaré que la sécurité et la production conjointe étaient désormais des domaines prioritaires, tandis qu'Aliyev a souligné le potentiel de coopération militaro-technique entre les deux États.

Le lieu conférait à cette visite une importance particulière. Gabala se situe au nord de l'Azerbaïdjan, non loin de la frontière sud de la Russie. La présence publique du président ukrainien aux côtés d'Aliyev, plus de quatre ans après le début de l'invasion russe, témoignait clairement de la volonté de Bakou de préserver sa marge de manœuvre dans ses relations avec Kiev, Moscou et Washington.

Zelensky a également proposé que l'Azerbaïdjan puisse accueillir des négociations trilatérales impliquant l'Ukraine, la Russie et les États-Unis, à condition que Moscou soit disposé à dialoguer. Cette proposition, formulée avec soin, ne signifiait pas que l'Ukraine était prête à accepter des pourparlers aux conditions russes. Elle présentait plutôt l'Azerbaïdjan comme un lieu possible de rencontre en dehors des cadres diplomatiques privilégiés par Moscou et reconnaissait implicitement Bakou comme un État capable d'accueillir des discussions entre principaux adversaires.

Cette proposition était sans doute l'élément le plus délicat de la visite. Moscou peut qualifier la diplomatie ukrainienne de simple manœuvre tactique. Il est plus difficile d'expliquer pourquoi l'Azerbaïdjan, ancienne république soviétique et acteur majeur du Caucase du Sud, devrait accueillir Zelensky, discuter de coopération industrielle et de défense avec l'Ukraine et être envisagé comme lieu possible de pourparlers impliquant la Russie elle-même.

Cette visite a également remis en question une idée reçue en Russie : celle que la diplomatie dans l’espace post-soviétique devrait, en fin de compte, transiter par Moscou ou se dérouler dans des conditions acceptables pour elle. La décision de l’Azerbaïdjan de recevoir Zelensky n’a pas constitué une rupture avec la Russie. Elle a néanmoins démontré que Bakou n’est plus disposé à agir comme si sa politique étrangère nécessitait l’approbation russe.

C’est là que l’épisode acquiert une signification historique plus large. Dans le récent ouvrage en langue russe Une civilisation disparue : une catastrophe passée inaperçueL'historien ukrainien Kuzari examine la disparition des communautés turques de certaines régions du Caucase du Sud et inscrit cette histoire dans un récit plus large de l'expansion russe dans les espaces turcophones et musulmans.

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Ce livre n'est pas une étude de la guerre actuelle en Ukraine et ne doit pas être considéré comme un ouvrage de référence neutre sur la diplomatie contemporaine. Son intérêt réside ailleurs. Dans la section consacrée à l'idéologie expansionniste de Moscou, Kuzari soutient que l'identité politique de la Moscovie s'est forgée en partie en opposition au monde turco-musulman de l'espace post-Horde d'Or. À mesure que la Horde d'Or se fragmentait, les idéologues moscovites, selon lui, ont de plus en plus dépeint les Tatars comme des ennemis de l'orthodoxie et présenté l'expansion en terres turco-musulmanes comme une mission à la fois religieuse et étatique.

Cet argument relève davantage de l'histoire que de la prédiction. Il n'explique pas toutes les décisions politiques russes contemporaines, ni ne suggère que les catégories idéologiques médiévales se transposent directement dans la conduite de l'État d'aujourd'hui. Il permet toutefois de mieux comprendre la portée symbolique de l'attitude de l'Azerbaïdjan. Moscou a souvent considéré le Caucase du Sud non seulement comme une région voisine, mais aussi comme un espace où la médiation, l'influence et la hiérarchie russes devaient être acceptées. L'accueil réservé à Zelensky à Gabala a remis en question cette conception.

L'Azerbaïdjan n'a pas sollicité l'autorisation de Moscou pour accueillir le président ukrainien. Il n'a pas non plus présenté sa position comme subordonnée aux préférences russes. Il a agi en tant qu'État défendant ses propres intérêts, partenariats et options diplomatiques. Il s'agit là d'une question pratique de politique étrangère, mais elle revêt également une portée symbolique dans une région où la puissance russe s'est souvent exprimée à travers le prisme de l'arbitrage, du protectionnisme et d'un droit historique.

La réaction russe reflétait difficulté L’objectif était d’intégrer cette visite au récit privilégié par Moscou. Les commentaires officiels ont évité toute analyse approfondie de l’Azerbaïdjan en tant que lieu de négociations. Les médias proches du pouvoir ont traité la visite sur un ton factuel et mesuré. Les commentateurs nationalistes, quant à eux, ont été plus directs, interprétant l’accueil réservé par Aliyev à Zelensky comme une trahison de la loyauté attendue.

Ce contraste était révélateur. La communication officielle russe ne pouvait guère présenter l'Azerbaïdjan comme un ennemi sans nuire à sa propre diplomatie régionale. Elle ne pouvait pas non plus affirmer de manière crédible que la rencontre était insignifiante, compte tenu des enjeux de défense et diplomatiques de la visite. Il en résulta un mélange délicat de couverture médiatique minimale, d'irritation et de silence.

Il ne faut pas surestimer la politique de l'Azerbaïdjan. Bakou n'a pas rejoint de bloc anti-russe. Le pays n'a pas rompu ses relations de travail avec Moscou. Il maintient des canaux économiques, sécuritaires et diplomatiques avec la Russie. Son approche est plus prudente. L'Azerbaïdjan renforce ses liens avec l'Ukraine, la Turquie, Israël, l'Union européenne et les États-Unis tout en évitant une confrontation formelle avec la Russie.

Cet exercice d'équilibriste est précisément ce qui a conféré à la visite de Gabala toute son importance. Il ne s'agissait pas d'un geste d'alignement idéologique, mais d'une affirmation d'autonomie. Bakou a démontré qu'elle pouvait recevoir le président ukrainien, discuter de coopération militaro-technique et se positionner comme un lieu potentiel de dialogue diplomatique sans pour autant accepter que Moscou dispose d'un droit de veto sur ses décisions.

Le même schéma se dessine dans tout le Caucase du Sud. Depuis que l'Azerbaïdjan a repris le contrôle du Haut-Karabakh en 2023, le rôle de la Russie comme arbitre régional s'est amoindri. Sa présence dans les opérations de maintien de la paix n'a pas empêché cette situation, et l'Arménie s'est depuis lors efforcée de diversifier ses partenariats sécuritaires et diplomatiques. Le processus de normalisation des relations entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, soutenu par les États-Unis, a encore réduit le monopole de Moscou sur la médiation régionale.

Pour l'Arménie, la leçon est claire : la dépendance aux garanties de sécurité russes a ses limites. Pour l'Azerbaïdjan, la leçon est différente, mais connexe : l'influence russe demeure importante, mais elle n'est plus déterminante dans tous les calculs régionaux. Pour les acteurs extérieurs, notamment les États-Unis, la Turquie et l'Union européenne, il en résulte un environnement diplomatique plus ouvert.

L'Ukraine cherche à agir dans ce contexte. Son rapprochement avec l'Azerbaïdjan n'est pas fortuit. L'Azerbaïdjan est un producteur d'énergie, un carrefour de transport, un État ayant lui-même connu des conflits territoriaux et un gouvernement capable de dialoguer avec plusieurs blocs géopolitiques concurrents. L'engagement de Kiev auprès de Bakou étend donc la diplomatie ukrainienne en temps de guerre au-delà du noyau euro-atlantique.

Il existe également une dimension énergétique et de connectivité. L'Azerbaïdjan joue un rôle de plus en plus important dans les discussions européennes concernant les voies d'approvisionnement alternatives et les corridors de transport reliant la région caspienne, le Caucase du Sud et l'Europe. Pour l'Ukraine, dont l'effort de guerre dépend non seulement des armes, mais aussi de son influence diplomatique et de sa résilience économique, les relations avec ces États s'inscrivent dans une stratégie plus large visant à empêcher la Russie de présenter le conflit comme une simple confrontation russo-occidentale.

Pour Bakou, l'Ukraine est également un atout. L'Azerbaïdjan peut se présenter comme un acteur régional capable d'entretenir des liens dans plusieurs directions simultanément. Il peut soutenir l'intégrité territoriale de l'Ukraine tout en maintenant des relations concrètes avec la Russie. Il peut coopérer avec la Turquie et Israël tout en dialoguant avec l'Union européenne et Washington. Il peut accueillir Zelensky sans pour autant se déclarer membre d'un bloc. Il ne s'agit pas d'une neutralité passive, mais d'un équilibre actif.

Cette approche comporte des risques. La Russie dispose toujours d'outils économiques, de réseaux de renseignement, d'une influence médiatique et de relations politiques dans tout le Caucase du Sud. Elle peut exercer des pressions indirectes, notamment par le biais de conflits régionaux, de circuits commerciaux et d'opérations d'information. Bakou en est consciente. Sa diplomatie est donc mesurée, et non théâtrale.

Le simple fait qu'un tel ajustement soit possible est important. Il y a dix ans, l'autorité que Moscou s'attribuait dans une grande partie de l'espace post-soviétique était plus forte. La guerre contre l'Ukraine a changé la donne. Elle a mobilisé les ressources militaires russes, affaibli la crédibilité des garanties de sécurité russes et contraint les États voisins à reconsidérer le coût de leur dépendance à l'égard de Moscou.

La visite de Zelensky à Gabala s'inscrit donc dans une tendance plus large. Les États d'Asie centrale ont également adopté une diplomatie plus diversifiée. L'Arménie a remis en question la pertinence de son accord de sécurité sous commandement russe. L'Azerbaïdjan a consolidé sa position régionale. La Turquie a renforcé son rôle d'acteur en matière de sécurité et de connectivité. L'Union européenne et les États-Unis sont devenus plus présents dans des domaines où Moscou attendait auparavant une certaine déférence.

Cela ne signifie pas que la Russie a disparu du Caucase du Sud. Elle demeure une puissance majeure, dotée d'instruments militaires, économiques et politiques. Sa situation géographique, à elle seule, la rend incontournable. Mais influence et contrôle sont deux choses différentes. La réunion de Gabala a démontré que les voisins de la Russie sont de plus en plus disposés à faire la distinction entre les deux.

Le cadre historique proposé par l'ouvrage de Kuzari éclaire d'un jour nouveau cette évolution. Si l'imaginaire impérial moscovite d'antan concevait les espaces turco-musulmans comme des territoires à discipliner, à absorber ou à contrôler, la diplomatie autonome de l'Azerbaïdjan moderne constitue un refus catégorique de cette logique. Elle n'a pas besoin d'être anti-russe pour avoir un impact. Son indépendance suffit.

Pour l'Ukraine, cette indépendance est essentielle. La stratégie diplomatique de Kiev repose sur la démonstration que la Russie n'est pas un centre de gravité politique incontournable en Eurasie. Tout État qui dialogue avec l'Ukraine selon ses propres conditions affaiblit la prétention de Moscou à parler au nom de la région, à la discipliner ou à l'organiser.

Pour l'Azerbaïdjan, le message est tout aussi clair. Aliyev n'avait pas besoin d'annoncer une rupture stratégique. En accueillant Zelensky, en signant des accords, en discutant de coopération en matière de défense et en permettant que l'Azerbaïdjan soit désigné comme lieu possible de négociations, Bakou a clairement affirmé sa position par des actes.

C’est pourquoi cette visite est importante. Il ne s’agissait pas seulement de six documents ou d’un éventuel lieu de négociations. Elle a révélé que le Caucase du Sud se réorganise autour de plusieurs centres d’influence plutôt que d’un seul. La Russie demeure un acteur régional majeur, mais elle n’est plus l’organisatrice incontestée de l’espace politique qui l’entoure. La visite de Zelensky à Gabala n’a pas provoqué ce changement ; elle l’a rendu visible.

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