la Russie
La vision impériale russe du Caucase
La politique contemporaine de la Russie dans le Caucase est souvent décrite en termes de sécurité, de maintien de la paix et de stabilité régionale. Pourtant, ses racines profondes plongent dans une ancienne habitude impériale : celle de considérer la région comme une frontière stratégique à gérer, à réorganiser et à maintenir dans la sphère d’influence de Moscou..
La politique russe dans le Caucase ne s'est jamais limitée aux seules questions de frontières. De la période impériale à l'ère soviétique, puis à l'ordre post-soviétique, Moscou a toujours considéré la région comme un espace stratégique où se croisent accès militaire, gestion des populations, identité religieuse, routes commerciales et loyauté politique.
Cette histoire reste d'actualité. L'influence de la Russie dans le Caucase du Sud est moindre qu'avant l'invasion de l'Ukraine, mais la logique de sa politique demeure. Moscou cherche toujours à préserver un rôle privilégié en Arménie, en Azerbaïdjan et en Géorgie, alors même que les États de la région mènent des politiques étrangères plus diversifiées et que des acteurs extérieurs, comme la Turquie, les États-Unis et l'Union européenne, s'impliquent davantage.
Une source historique utile pour comprendre cette continuité est La civilisation disparue - Une catastrophe passée inaperçue. Cet ouvrage, écrit par l'historien ukrainien Kuzari, examine la disparition des communautés turques dans certaines régions du Caucase du Sud et la replace dans le contexte plus large de l'expansion russe dans les régions turcophones et musulmanes. Le résumé présente le travail comme une étude d'Erevan et de Zangezur entre 1827 et 1988, s'appuyant, selon l'auteur, principalement sur des sources arméniennes, russes et françaises plutôt qu'azériennes ou turques.
L'importance de cet ouvrage pour l'analyse contemporaine ne réside pas dans son utilisation comme guide de la politique actuelle, mais dans la portée historique de son argumentation. Kuzari décrit l'idéologie d'État moscovite naissante comme s'étant développée en partie en opposition au monde turco-musulman issu de l'espace post-Horde d'Or. Dans cette perspective, l'expansion de Moscou vers la région de la Volga, la Sibérie, l'Asie centrale et le Caucase n'était pas seulement territoriale, mais aussi idéologique : un processus structuré autour des revendications de mission religieuse, d'héritage impérial et de hiérarchie civilisationnelle.
La Russie moderne n'emploie plus le même vocabulaire. Elle parle désormais de garanties de sécurité, de maintien de la paix, de lutte contre le terrorisme, de voies de transport, de stabilité des frontières et de protection des compatriotes. Pourtant, une vieille habitude persiste : le Caucase est encore considéré non pas comme une simple région voisine, mais comme une zone où Moscou revendique un droit particulier d'intervention, de médiation et d'influence.
Au XIXe siècle, l'expansion de l'Empire russe dans le Caucase s'est traduite par des conquêtes militaires, une réorganisation administrative et des bouleversements démographiques. La région n'a pas été assimilée comme un espace géographique neutre, mais réorganisée au service de la sécurité et des communications impériales. La maîtrise du Caucase a permis à la Russie d'accéder à la mer Noire, à la mer Caspienne, à l'Anatolie, à la Perse et à l'Asie centrale. Elle a également permis à Moscou et à Saint-Pétersbourg de gérer la frontière entre les sphères d'influence chrétienne, musulmane, turque, perse et ottomane.
Cette mentalité de frontière a survécu à l'empire. Sous le régime soviétique, le Caucase a été intégré à un système centralisé qui reconnaissait formellement les républiques nationales tout en maintenant le pouvoir décisif à Moscou. Les frontières ont été tracées et redessinées. Des entités autonomes ont été créées. Les griefs ethniques ont été réprimés plutôt que résolus. Le système soviétique a gelé de nombreux conflits sans en éliminer les causes.
Après l'effondrement de l'Union soviétique, ces questions non résolues sont devenues des instruments d'influence post-soviétique. En Géorgie, le soutien de la Russie à l'Abkhazie et à l'Ossétie du Sud a conféré à Moscou un ascendant permanent sur Tbilissi. Suite à la guerre de 2008, la Russie a reconnu l'indépendance de ces deux territoires, garantissant ainsi que la souveraineté de la Géorgie et son intégration occidentale resteraient entravées par une occupation non résolue et une fragmentation territoriale.
En Arménie et en Azerbaïdjan, Moscou s'est longtemps imposée comme le médiateur incontournable du Haut-Karabakh. La Russie a vendu des armes, maintenu des liens sécuritaires et s'est présentée comme le seul acteur capable de maîtriser l'escalade. Le cessez-le-feu de 2020, qui a mis fin à la seconde guerre du Karabakh, a d'abord semblé renforcer ce rôle, puisqu'il a entraîné le déploiement de forces de maintien de la paix russes dans la zone de conflit. Mais les événements qui ont suivi ont révélé les limites de l'autorité de Moscou.
Le rétablissement par l'Azerbaïdjan de son contrôle total sur le Karabakh en 2023 a considérablement réduit le rôle effectif de la Russie en tant qu'arbitre régional. La mission de maintien de la paix russe n'a pas empêché ce dénouement, et la confiance de l'Arménie dans les garanties de sécurité de Moscou a été fortement ébranlée. Depuis lors, Erevan a mené une politique étrangère plus diversifiée, notamment en renforçant ses liens avec l'Union européenne et les États-Unis.
Ce changement demeure incomplet et contesté. L'Arménie reste économiquement liée à la Russie et demeure associée à des structures dirigées par la Russie, mais l'orientation politique a changé. En mars 2026, Vladimir Poutine averti L’Arménie a déclaré qu’elle ne pouvait appartenir simultanément à l’Union européenne et à l’Union économique eurasienne dirigée par la Russie, soulignant ainsi l’inquiétude de Moscou face à la tentative d’Erevan d’élargir ses options.
Cet avertissement s'inscrivait dans la stratégie globale de la Russie. Moscou ne se contente pas de s'opposer aux politiques hostiles de ses voisins ; elle conteste souvent leur capacité à choisir librement. Dans le Caucase, comme en Ukraine et en Moldavie, la Russie a eu tendance à percevoir la diversification de la politique étrangère des États voisins comme une menace pour son propre statut.
Les voies de transport sont au cœur de ce conflit. Le Caucase du Sud se situe entre la mer Noire, la mer Caspienne, la Turquie, l'Iran, la Russie et l'Asie centrale. Quiconque façonne ces corridors influence le commerce entre l'Europe et l'Asie. C'est pourquoi les itinéraires proposés reliant l'Azerbaïdjan, l'Arménie, le Nakhitchevan, la Turquie et l'Asie centrale revêtent une importance qui dépasse le simple cadre commercial.
Le projet de Route Trump pour la paix et la prospérité internationales (TRIPP) s'inscrit désormais dans cette compétition plus large autour de la connectivité. Analyse récente de Carnegie décrit cet itinéraire s'inscrit dans un effort plus large visant à restructurer le Caucase du Sud par la connectivité et l'interdépendance, tout en prenant en compte les obstacles politiques et pratiques qui subsistent.
Pour Moscou, de tels projets sont délicats car ils pourraient réduire sa dépendance au territoire et aux infrastructures russes. Carnegie a également… noté Le corridor médian est de plus en plus évoqué comme une alternative au transit par la Russie, bien qu'il se heurte à de sérieuses contraintes logistiques, de gouvernance et géopolitiques.
C’est là que la continuité historique apparaît plus clairement. La politique impériale russe dans le Caucase s’intéressait aux routes, aux cols, aux ports, aux voies militaires et à la loyauté politique des élites locales. De même, la politique russe contemporaine s’intéresse au contrôle des routes, des voies ferrées, des frontières, des formalités douanières et des garanties de sécurité. Les instruments ont changé, mais l’enjeu stratégique demeure le même : empêcher l’organisation de la région en dehors du cadre russe.
La position de l'Azerbaïdjan illustre l'évolution des rapports de force. Bakou entretient des relations de travail avec Moscou, mais n'est plus un acteur subordonné à un ordre mondial dirigé par la Russie. Le pays a renforcé son alliance avec la Turquie, développé ses liens énergétiques avec l'Europe, maintenu ses relations sécuritaires avec Israël et poursuivi ses propres objectifs régionaux. Il n'est pas nécessaire de présenter cela comme une politique anti-russe. Sa signification réside dans son autonomie.
L'Arménie représente l'autre versant de cette même évolution. Fortement dépendante de la Russie pour sa sécurité, elle teste désormais si d'autres partenariats peuvent réduire cette dépendance. Cela ne signifie pas pour autant que l'Arménie puisse se détacher facilement de Moscou. L'influence économique, les liens migratoires, les relations énergétiques et les réseaux politiques russes demeurent considérables. Mais l'idée reçue selon laquelle la Russie est le seul partenaire sérieux de l'Arménie en matière de sécurité est désormais remise en question.
La Géorgie demeure soumise à la forme la plus directe de pression exercée par la Russie : l’occupation et le morcellement territorial. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ne sont pas seulement des conflits non résolus ; ce sont des mécanismes qui limitent les choix stratégiques de la Géorgie. La politique de Moscou dans ces régions illustre une méthode éprouvée : lorsqu’un contrôle total est impossible, une instabilité contrôlée peut s’y substituer.
Il en résulte une région en pleine transition. La Russie demeure présente, mais son autorité n'est plus automatique. La Turquie a accru son influence grâce à son partenariat avec l'Azerbaïdjan. L'Union européenne s'implique davantage dans les domaines de l'énergie, de la surveillance et de la connectivité. Les États-Unis jouent un rôle plus visible dans la diplomatie arméno-azerbaïdjanaise. L'Iran, lui aussi, suit de près les projets de transport, en particulier ceux susceptibles de modifier son accès et son influence.
Cela ne signifie pas pour autant que le Caucase entre dans une ère post-russe. La géographie à elle seule garantit que la Russie restera un acteur majeur. Elle dispose de frontières, de moyens militaires, de liens économiques et de réseaux de renseignement. Elle peut toujours perturber, entraver et exercer des pressions. Mais la distinction entre influence et contrôle prend une importance croissante.
Le schéma historique sous-jacent n'est donc pas celui d'une domination russe ininterrompue, mais celui d'efforts russes répétés pour empêcher le Caucase de devenir une région stratégique pleinement autonome. La conquête impériale, l'organisation fédérale soviétique, les opérations de maintien de la paix post-soviétiques et les pressions contemporaines sur les routes et les alliances appartiennent à des époques différentes. Elles partagent cependant un principe commun : Moscou ne doit pas être exclue des décisions qui façonnent le Caucase.
Le cadre historique proposé par Kuzari est pertinent car il inscrit cette prémisse dans une longue tradition d'expansion russe et de gestion des frontières. L'argumentation de l'ouvrage concernant les communautés turques et l'idéologie expansionniste de Moscou relève d'un champ historique controversé et doit être considérée comme une source parmi d'autres. Elle contribue néanmoins à éclairer les raisons pour lesquelles le Caucase a occupé une place si prépondérante dans la pensée stratégique russe.
Aujourd'hui, la question centrale est de savoir si l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie peuvent consolider un ordre régional fondé sur la souveraineté, le règlement négocié et des relations extérieures diversifiées, plutôt que sur la dépendance à l'égard d'un arbitre extérieur unique. Ce processus sera inégal. Il pourrait engendrer de nouvelles tensions à mesure que les anciennes contraintes s'affaiblissent. Il pourrait également inciter la Russie à tenter de regagner son influence perdue.
La politique contemporaine de Moscou dans le Caucase n'est donc pas une simple réaction. Elle s'inscrit dans une conception ancienne de la région comme un espace à gérer, et non simplement à impliquer. Le défi pour les États du Caucase du Sud est de remplacer cette hiérarchie par un système où les puissances extérieures rivalisent pour nouer des partenariats, sans pour autant revendiquer la maîtrise de l'avenir de la région.
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