l'Iran
La guerre contre l'Iran a modifié la valeur stratégique du Pakistan, et non sa trajectoire politique.
Le récent conflit américano-iranien a replacé de manière inattendue le Pakistan au centre de la diplomatie régionale. Comptant parmi les rares États capables d'entretenir simultanément des relations de travail avec Washington, Téhéran, Pékin, Riyad et les monarchies du Golfe, Islamabad s'est imposé comme un précieux intermédiaire diplomatique dans un contexte de fortes tensions géopolitiques., écrit Dimitra Staikou.
Pour Bruxelles, toutefois, cette importance retrouvée ne doit pas masquer une autre réalité. La valeur géopolitique du Pakistan a progressé bien plus rapidement que la confiance dans sa gouvernance. Le conflit a certes renforcé le rôle diplomatique d'Islamabad, mais il n'a pas dissipé les inquiétudes persistantes concernant l'indépendance de la justice, la responsabilité démocratique, les libertés civiques et le respect des engagements internationaux.
Cette distinction est essentielle à la politique européenne envers le Pakistan. Importance stratégique et crédibilité institutionnelle ne sont pas interchangeables. Bien au contraire, plus le Pakistan devient indispensable à la stabilité régionale, plus sa trajectoire de gouvernance doit être examinée avec soin.
La guerre contre l'Iran a indéniablement accru l'influence du Pakistan sur la scène diplomatique internationale. Elle n'a toutefois pas dissipé les interrogations que ses partenaires démocratiques continuent de soulever quant à l'orientation de l'État pakistanais. L'Europe doit se garder de laisser l'urgence géopolitique occulter l'efficacité des institutions.
Le regain d'engagement de Washington envers le Pakistan reflète une nécessité stratégique plutôt qu'une réévaluation de la trajectoire intérieure du Pakistan. Prisonniers de la géographie Selon cet auteur, la géographie impose souvent des réalités stratégiques que les gouvernements ne peuvent ignorer. La frontière du Pakistan avec l'Iran, sa proximité avec l'Afghanistan, sa relation stratégique avec la Chine et ses liens de longue date avec les États du Golfe en font un acteur régional incontournable en période de crise.
Cet avantage géographique s'est pleinement manifesté lors du conflit iranien. Face aux restrictions croissantes imposées aux communications directes entre Washington et Téhéran, Islamabad est devenue un canal diplomatique précieux. La situation géographique a ainsi renforcé l'influence internationale du Pakistan.
Tirant parti des opportunités géopolitiques créées par le conflit iranien, le Pakistan a cherché à étendre son influence diplomatique au Moyen-Orient en se positionnant comme un partenaire crédible en matière de sécurité régionale. Parallèlement aux efforts déployés pour renforcer sa coopération militaire avec les États du Golfe, Islamabad s'efforce également de tirer des bénéfices économiques et stratégiques plus importants de son influence régionale renouvelée. Cet activisme diplomatique coïncide avec les appels de la Chine en faveur d'une architecture de sécurité régionale alternative, comme en témoigne la déclaration de Pékin du 17 juin. Si la Chine est restée relativement discrète, le rôle régional croissant du Pakistan semble globalement s'inscrire dans l'objectif plus large de Pékin de promouvoir un ordre de sécurité moins dépendant du leadership exclusif des États-Unis. Une telle évolution redessinerait non seulement les dynamiques de puissance régionales, mais pourrait également conférer à Islamabad un levier diplomatique accru pour gérer sa rivalité stratégique avec l'Inde.
Mais la géographie ne résout pas les problèmes institutionnels. Depuis des années, les partenaires démocratiques du Pakistan expriment leurs inquiétudes quant à sa gouvernance, notamment la mise en œuvre de la doctrine de l’« État dur », les poursuites engagées contre des personnalités de la société civile en vertu de la législation antiterroriste, et plus largement les questions relatives à l’espace civique et à l’état de droit. Ces inquiétudes persistent malgré l’accroissement de l’intérêt stratégique du Pakistan.
En réalité, la conclusion inverse est plus convaincante. À mesure que l'importance géopolitique du Pakistan s'accroît, le niveau de contrôle appliqué aux engagements qu'il a pris envers ses partenaires internationaux doit également augmenter. Une nécessité stratégique peut justifier un engagement plus étroit, mais elle ne saurait se substituer à la responsabilité institutionnelle.
Pour Bruxelles, le regain d'importance géopolitique du Pakistan ne plaide pas en faveur de la continuité des politiques. Il s'agit plutôt de savoir si l'Union européenne est prête à appliquer ses propres normes de manière cohérente, même lorsqu'elles deviennent politiquement gênantes.
Contrairement aux États-Unis, l'Union européenne a délibérément fondé sa relation avec le Pakistan sur des conditions institutionnelles plutôt que sur la seule coopération en matière de sécurité. Dans le cadre du Système généralisé de préférences (SGP)+, Bruxelles a conditionné l'accès préférentiel au marché européen à des engagements relatifs aux droits de l'homme, à l'indépendance de la justice, à la gouvernance démocratique et à la mise en œuvre effective des conventions internationales. Ces engagements n'ont jamais eu une vocation symbolique. Ils visaient à établir des critères mesurables permettant d'évaluer les progrès institutionnels du Pakistan.
Les récents développements rendent ce constat de plus en plus difficile à ignorer. La mise en œuvre de la doctrine de « l'État dur » au Pakistan, la condamnation à perpétuité du militant des droits humains Mahrang Baloch en vertu de la législation antiterroriste et les préoccupations internationales persistantes concernant l'espace civique et l'état de droit ont intensifié l'examen du bilan de la gouvernance pakistanaise. Ces développements ne perdent pas de leur importance du fait que le Pakistan soit devenu plus stratégique ; au contraire, ils n'en sont que plus significatifs.
C’est là le dilemme central auquel Bruxelles est confrontée. Si l’importance géopolitique du Pakistan atténue désormais le contrôle exercé sur ses engagements en matière de gouvernance, l’Union européenne risque de compromettre la crédibilité de sa propre politique étrangère. Une conditionnalité appliquée uniquement lorsque des partenaires sont stratégiquement sacrifiables n’est plus une véritable conditionnalité ; elle devient une diplomatie sélective.
L’importance stratégique croissante du Pakistan devrait donc inciter l’Europe à un engagement institutionnel plus fort, et non à des exigences moindres. Un partenaire dont l’influence géopolitique s’est accrue est en droit d’exiger qu’il démontre, avec la même clarté, que ses engagements en faveur de la gouvernance démocratique et de l’État de droit demeurent crédibles dans les faits.
L'Union européenne n'est pas confrontée à un choix entre engagement et principes, mais entre une politique cohérente et une politique sélective. Le regain d'importance géopolitique du Pakistan après la guerre en Iran exige indéniablement une coopération plus étroite avec Bruxelles en matière de sécurité régionale, de migration, de résilience énergétique et de stabilité indo-pacifique. Un désengagement ne servirait ni les intérêts européens ni ne contribuerait à la stabilité régionale.
Mais un engagement plus approfondi ne doit pas se traduire par une responsabilité moindre. Si l'importance stratégique croissante du Pakistan entraîne un moindre contrôle de ses engagements en matière de gouvernance, l'Union européenne affaiblira l'un des rares instruments de politique étrangère qui la distingue des autres puissances mondiales. La crédibilité de l'action extérieure de l'Europe ne s'est jamais fondée uniquement sur son poids économique ou son influence diplomatique. Elle repose sur la conviction que l'accès aux marchés et aux partenariats européens s'accompagne d'exigences institutionnelles claires.
Plutôt que d’assouplir les conditions, Bruxelles devrait les renforcer. Le suivi dans le cadre du SPG+ devrait être plus transparent, plus régulier et plus étroitement lié aux progrès mesurables en matière d’indépendance de la justice, de libertés civiques et de mise en œuvre des engagements internationaux. Dialogue stratégique et responsabilité institutionnelle devraient progresser de concert, et non se substituer l’une à l’autre.
Une telle approche enverrait un message fort, bien au-delà du Pakistan. Elle rassurerait les autres bénéficiaires du système SPG+ quant à la cohérence avec laquelle l'Union européenne applique ses normes. Elle renforcerait la confiance des investisseurs européens dans le fait que la gouvernance demeure un élément central des partenariats extérieurs de l'Europe. Plus important encore, elle démontrerait que l'importance géopolitique n'exonère aucun partenaire des engagements qu'il a pris volontairement.
L'importance géopolitique croissante du Pakistan devrait renforcer – et non alléger – le niveau d'examen de ses engagements en matière de gouvernance. Ce n'est qu'à cette condition que l'Europe pourra démontrer que sa politique étrangère demeure à la fois stratégiquement réaliste et institutionnellement crédible.
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