Chine
Le projet aurifère de Kurmuk met en lumière l'évolution du paysage des investissements en Afrique.
Ces dernières années, l'Europe s'est principalement attachée à garantir un accès fiable aux minéraux nécessaires à la transition écologique. À Bruxelles, les décideurs politiques ont accordé une attention particulière au lithium, au cuivre, au cobalt et aux terres rares, tout en cherchant à renforcer les partenariats économiques en Afrique face à l'influence croissante de la Chine. La politique minière de l'UE en Afrique vise à sécuriser l'approvisionnement en matières premières essentielles à ses transitions écologique et numérique.
Pourtant, l'un des projets miniers les plus stratégiques du continent ne porte pas sur les métaux utilisés dans les batteries, mais sur l'or. Le projet d'acquisition de la société canadienne Allied Gold Corporation par le groupe chinois Zijin Gold International, d'une valeur d'environ 5.5 milliards de dollars canadiens, a été largement relayé par la presse spécialisée. Mais il s'agit de bien plus qu'une simple acquisition d'entreprise. Ce projet témoigne de profonds bouleversements dans l'équilibre des investissements, de la diplomatie et de l'exploitation des ressources en Afrique, avec des répercussions qui dépassent largement le secteur minier. Au cœur de cette transaction se trouve le projet aurifère de Kurmuk, dans l'ouest de l'Éthiopie.
Pour l'Éthiopie, Kurmuk représente un investissement majeur qui devrait devenir la première mine d'or commerciale moderne à grande échelle du pays. Pour la Chine, ce projet renforcerait sa présence économique déjà considérable en Afrique de l'Est. Pour les investisseurs européens, il illustre une fois de plus comment Pékin continue de bâtir une influence durable grâce à des investissements ciblés et soutenus par une étroite coopération intergouvernementale. Sur le plan financier, l'opération est significative. Zijin Gold International, filiale du groupe minier chinois Zijin, aurait accepté d'acquérir Allied Gold au moyen d'une offre entièrement en numéraire de 44 dollars canadiens par action, valorisant ainsi l'entreprise à environ 5.5 milliards de dollars canadiens.
Si elle aboutit, cette acquisition deviendra la plus importante de l'histoire de Zijin et portera le portefeuille de la société à 12 mines en production réparties dans 12 pays. Cependant, l'importance stratégique de cette acquisition réside moins dans sa taille globale que dans la valeur de l'actif éthiopien qui en constitue le cœur. Bien qu'Allied Gold exploite également des mines en production au Mali et en Côte d'Ivoire, Kurmuk a suscité un intérêt particulier en raison de son importance pour les ambitions économiques de l'Éthiopie. Si l'or est extrait artisanalement depuis longtemps, l'Éthiopie n'a jamais développé d'exploitation industrielle de cette envergure. Une fois pleinement opérationnelle, la mine est conçue pour traiter environ 6.4 millions de tonnes de minerai par an et devrait produire environ 290 000 onces d'or par an durant ses premières années d'exploitation, avant d'atteindre une moyenne de plus de 240 000 onces par an sur une durée de vie estimée à dix ans.
On estime les réserves prouvées et probables à environ 2.7 millions d'onces, et les travaux d'exploration se poursuivent afin d'accroître ces ressources. L'investissement dans le projet a déjà dépassé 620 millions de dollars américains. La construction se déroule comme prévu, dans les limites du budget, et la première production est attendue prochainement. Bien que situé à proximité du Soudan, le projet se trouve du côté éthiopien de la frontière et n'a aucun lien avec la ville soudanaise de Kurmuk, mentionnée dans les reportages sur le conflit civil qui ravage le pays. Les travaux de développement se poursuivent sans interruption. Pour Addis-Abeba, cette mine revêt une importance qui dépasse la simple production d'or attendue.
Le gouvernement considère Kurmuk comme la preuve que l'Éthiopie peut attirer d'importants investissements internationaux malgré les difficultés économiques et politiques rencontrées ces dernières années. Le Premier ministre aurait décrit le projet comme un développement phare, capable de générer jusqu'à un milliard de dollars américains de recettes d'exportation par an. Le ministère éthiopien des Mines a également présenté le projet comme un élément central de son ambition de faire du secteur minier l'un des principaux moteurs économiques du pays. Ce qui est moins connu en dehors des cercles diplomatiques et économiques, c'est le soutien gouvernemental dont bénéficie l'acquisition du gisement. Selon des sources proches du dossier, les autorités éthiopiennes ont indiqué qu'elles accueilleraient favorablement Zijin comme propriétaire et exploitant à long terme de Kurmuk. Il semble également exister une forte convergence de vues entre Addis-Abeba et Pékin quant à l'avenir du projet.
En effet, les discussions portent de plus en plus non seulement sur cette acquisition, mais aussi sur les investissements supplémentaires qui pourraient en découler. À cet égard, Kurmuk est désormais perçu comme un pilier du développement des liens économiques plutôt que comme un projet minier isolé. Ceci reflète l'évolution plus générale des relations sino-éthiopiennes. Les deux pays ont élevé leur relation au rang de « partenariat stratégique à toute épreuve » en 2023, tandis que l'Éthiopie rejoignait les BRICS l'année suivante. Les échanges bilatéraux ont dépassé les 13 milliards de dollars américains, et des entreprises chinoises ont financé et construit d'importants projets d'infrastructure, allant de la ligne ferroviaire Addis-Abeba-Djibouti aux parcs industriels à travers le pays. Jusqu'à présent, cependant, l'exploitation minière à grande échelle a joué un rôle relativement limité au sein de ce partenariat plus large. Pour l'Europe, ces développements méritent une attention particulière plutôt que de l'inquiétude. Les gouvernements européens ont multiplié les partenariats avec les pays africains afin de garantir l'approvisionnement en minéraux critiques essentiels à la transition énergétique.
La Chine, à l'inverse, continue de diversifier son engagement dans de nombreux secteurs de matières premières, tout en associant investissement commercial et stratégie diplomatique et industrielle à long terme. Kurmuk illustre parfaitement ce modèle. Du point de vue de l'Éthiopie, il est essentiel de s'assurer les services d'un investisseur à long terme financièrement solide et techniquement expérimenté. L'acquisition a déjà franchi la plupart de ses étapes clés. Les étapes restantes concernent principalement l'obtention des dernières autorisations réglementaires chinoises pour les investissements à l'étranger, la date limite de finalisation étant désormais reportée au 29 juillet 2026. Comme pour toute transaction internationale de cette envergure, des risques réglementaires et opérationnels subsistent jusqu'à la conclusion de l'accord.
La mise en production d'une nouvelle mine exige une attention constante aux normes environnementales, aux relations avec les communautés locales et à une gestion efficace, indépendamment de la propriété. Néanmoins, l'importance de Kurmuk est déjà manifeste. Ce projet illustre comment les gouvernements africains influencent de plus en plus les grandes décisions d'investissement, au lieu de simplement les accueillir. Il met en lumière la capacité de la Chine à conjuguer expansion commerciale et engagement diplomatique. Enfin, il soulève une question cruciale pour les investisseurs européens : l'Europe agit-elle avec suffisamment de rapidité et de stratégie pour saisir les opportunités minières africaines de demain ?
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