Libye
La jeunesse libyenne comble le vide que l'Europe a contribué à créer.
Pour l'Europe, la Libye a longtemps été perçue moins comme un pays voisin que comme une crise récurrente. Lorsque les flux migratoires s'intensifient, que les voies d'approvisionnement énergétique sont perturbées ou que des groupes armés s'affrontent, les capitales européennes s'efforcent d'en limiter les conséquences. Or, l'Europe a systématiquement échoué à soutenir l'émergence d'un ordre politique libyen légitime et viable.
Vidéo de la marche du 3 janvier à Tripoli.
La récente mobilisation des jeunes à Tripoli met en lumière le coût de cet échec.
Le 3 janvier, des centaines de jeunes Libyens ont défilé dans la capitale pour soutenir l'unité nationale et la légitimité constitutionnelle, en réponse directe au discours du prince héritier Mohammed el-Senoussi. Organisée par des organisations de jeunesse et des réseaux de la société civile, la marche a explicitement plaidé pour un retour à la Constitution de l'indépendance de 1951 et à la monarchie constitutionnelle qu'elle a instituée.
Le fait que des centaines de personnes se soient mobilisées malgré les restrictions sur les rassemblements publics est en soi significatif. L'importance de cette marche réside non seulement dans l'identité des participants, mais aussi dans leurs revendications : légitimité, continuité et fin de l'état de transition permanent en Libye. Pour les décideurs européens, ce moment devrait être préoccupant, car l'Europe a contribué à créer le vide que la jeunesse libyenne tente aujourd'hui de combler.
Italie et France : Deux stratégies, un échec
Au cours de la dernière décennie, l'Italie et la France ont mené des politiques concurrentes – et mutuellement néfastes – à l'égard de la Libye. Rome a privilégié le contrôle des migrations, concluant des accords avec les acteurs locaux influents afin de réduire les départs à travers la Méditerranée centrale. Paris a opté pour une stratégie axée sur la sécurité, soutenant certains acteurs politiques et militaires sous couvert de lutte contre le terrorisme et de « stabilité ». Aucune de ces approches n'a pris en compte la question de la légitimité.
Ensemble, ils ont assuré son absence.
L'Italie a traité la Libye comme une zone tampon plutôt que comme un État, confiant le contrôle de ses frontières à des autorités fragmentées et ignorant la dégradation de ses institutions. La France a privilégié certains acteurs tout en marginalisant les processus politiques inclusifs, fragilisant davantage un consensus national déjà précaire. Le résultat prévisible fut un paysage politique divisé, des centres de pouvoir rivaux et des institutions privées de la confiance du public.
Il ne s'agissait pas d'un échec de coordination, mais d'une contradiction stratégique. L'Europe parlait d'unité tout en agissant unilatéralement. Elle a exigé des élections sans fondement constitutionnel. Elle a promu le dialogue tout en renforçant des acteurs dont l'influence reposait sur la fragmentation. La jeunesse libyenne en subit aujourd'hui les conséquences.
Le rôle de l'ONU : institutionnaliser de mauvaises incitations
Les échecs de l'Europe ont été aggravés – et, à bien des égards, structurellement favorisés – par l'approche des Nations Unies en Libye. Plus d'une décennie de médiation menée par l'ONU a créé un contexte propice à la prolifération d'acteurs corrompus et non représentatifs, tandis que de véritables composantes de la société, notamment les jeunes, étaient exclues.
Cette dynamique s'est inscrite dans les cadres successifs des Nations Unies. L'Accord de Skhirat de 2015 a privilégié le consensus des élites au détriment du consentement populaire, engendrant des institutions dépourvues de légitimité dès leur création. Le Forum de dialogue politique libyen (FDP) de 2020-21 a accentué ce modèle en désignant des autorités intérimaires par le biais de négociations opaques, sans mandat constitutionnel. Le Gouvernement d'union nationale qui en a résulté a été reconnu internationalement sans élections, sans approbation constitutionnelle et sans mécanisme d'expiration clairement défini.
Chaque processus a repoussé la question constitutionnelle fondamentale de la Libye. Chacun a privilégié la proximité avec le pouvoir, l'argent ou les soutiens étrangers au détriment de la représentation. Et chacun a renforcé une économie politique où une transition permanente était plus profitable qu'une résolution.
Le résultat n'a pas été la construction d'un État, mais un marché politique – un marché où la légitimité était externalisée et la responsabilité disparaissait.
Un rejet générationnel des « processus » sans fin
Ces derniers mois, une série de rassemblements citoyens ont préparé le terrain pour la mobilisation de janvier. À la mi-novembre, près de mille Libyens se sont réunis à Tripoli pour la Rencontre nationale pour l'unité et la paix, l'un des plus importants forums publics de ces dernières années consacré à la légitimité constitutionnelle. Une conférence nationale des femmes a suivi, puis une conférence des jeunes début décembre.
De tous ces forums, une conclusion constante s'est dégagée : les voies politiques mises en place après 2011 ont échoué et la légitimité doit être reconstruite à partir des fondements constitutionnels originaux de la Libye.
Il s'agit d'un jugement générationnel. Plus de la moitié de la population libyenne a moins de 30 ans. Elle n'éprouve aucune nostalgie pour la monarchie, aucun attachement à la politique d'avant 1969, et aucune patience pour les marchandages des élites. Ce qu'elle a en revanche, c'est l'expérience vécue de l'effondrement des institutions, de la corruption et de l'exclusion.
Leur ralliement à la Constitution de 1951 est pragmatique, et non sentimental.
Élaborée sous l'égide des Nations Unies et adoptée lors de l'indépendance, la Constitution libyenne instaurait des institutions représentatives, la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la justice. Elle accordait aux femmes des droits politiques plus tôt que plusieurs États européens, dont la Suisse, et protégeait les minorités religieuses et ethniques. La Libye fonctionnait – imparfaitement, mais de manière perceptible – comme un État unifié.
Point crucial, des constitutionnalistes, y compris des experts consultés aux États-Unis, soulignent que la Constitution n'a jamais été formellement abolie par une procédure nationale légale. Elle a été suspendue, et non remplacée. Cela confère à la revendication actuelle des jeunes une cohérence juridique qui a souvent fait défaut aux feuilles de route européennes élaborées de l'extérieur.
Pourquoi cela est important pour l'Europe aujourd'hui
L'Europe ne peut plus traiter la Libye comme un simple problème technique en ignorant sa légitimité. Les pressions migratoires, l'insécurité énergétique et les menaces sécuritaires ne sont que des symptômes. Le mal, c'est l'absence d'un ordre politique auquel les Libyens croient.
Les accords italiens et les interventions unilatérales françaises ont certes servi des intérêts nationaux à court terme, mais ils ont compromis la position stratégique de l'Europe à long terme. Ils ont fracturé la cohésion de l'UE, affaibli sa crédibilité et enraciné l'instabilité sur son flanc sud.
La jeunesse libyenne ne proteste pas contre l'Europe, mais elle dénonce son échec.
La mobilisation à Tripoli n'est pas un appel à un soutien étranger ni à des solutions imposées. C'est une revendication de reconnaissance : la reconnaissance que la légitimité ne peut être fabriquée de toutes pièces, négociée indéfiniment ni reportée sans fin. L'histoire de l'Europe offre des parallèles. La restauration constitutionnelle de l'Espagne après franquisme et le rétablissement par la Lettonie de sa constitution pré-soviétique reposaient sur la continuité, et non sur une réinvention.
Pour l'Union européenne, le choix est clair : continuer à gérer la fragmentation ou soutenir la légitimité lorsqu'elle émergera enfin de l'intérieur.
Ignorer un mouvement constitutionnel porté par la jeunesse sous prétexte qu'il ne correspond pas aux schémas diplomatiques établis reviendrait à reproduire les erreurs mêmes que l'Europe a contribué à perpétuer. Le prendre au sérieux montrerait que l'Europe a enfin compris que la stabilité découle de la légitimité, et non l'inverse.
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