Économie numérique
Régulation économique des principales plateformes numériques: le meilleur moyen de tuer l'économie numérique européenne
Alors que les dirigeants européens saluent le succès d'Airbus, géant de l'aérospatiale en duopole avec Boeing, ils sont sur le point d'empêcher toute possibilité de succès similaire dans le secteur numérique, écrit Pierre Bentata (photo ci-dessous).
Une proposition franco-néerlandaise, qui retient désormais l'attention européenne, vise à imposer des réglementations spécifiques aux grandes plateformes numériques, afin de limiter leur pouvoir de marché. La cible d'une telle régulation est assez évidente: les grandes entreprises «tech» américaines, et en particulier les soi-disant GAFAM - Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft - et NATU - Netflix, Airbnb, Twitter et Uber.

Pierre Bentata
Selon plusieurs rapports, ces entreprises jouissent d'une position monopolistique qui nuit à terme aux utilisateurs européens. Plus précisément, ces entreprises sont accusées de contrôler les marchés sur lesquels elles opèrent, en fonction de leurs parts de marché importantes. Pourtant, les mêmes rapports concèdent pouvoir définir ces marchés. Dans ce contexte, il est avancé qu'une réglementation spécifique devrait être introduite pour les plateformes jugées trop importantes: une véritable régulation par taille, basée sur des critères tels que le chiffre d'affaires, la part de marché et la diversité des services proposés, qui ne prend jamais en compte la satisfaction des consommateurs ou les avantages économiques pour la société dans son ensemble.
En pratique, une fois définie comme une plateforme numérique «structurante», l'entreprise devra, entre autres, fournir des informations sur ses algorithmes (comme on demanderait à un chef de révéler le secret des recettes), partager ses données avec ses concurrents, et plus important encore, de présenter au préalable leurs stratégies de développement commercial à un régulateur européen qui décidera si la stratégie est interdite ou non, en fonction de sa probabilité d'augmenter significativement la part de marché des entreprises. (Cette dernière proposition a été définie comme l'introduction d'un nouvel «abus de monopolisation» spécifiquement conçu pour les grandes plates-formes). Bref, bien qu'ils le nient, les promoteurs de telles réglementations n'ont qu'un seul objectif: réguler les grandes plateformes parce qu'elles sont grandes, quelle que soit la raison de leur succès et l'existence de concurrents.
Outre le risque juridique d'arbitraire total de la part du régulateur - comment évaluer objectivement l'impact d'une entreprise sur ses consommateurs en se basant uniquement sur sa taille? -, et le risque politique d'une escalade directe du protectionnisme commercial - comme ce fut le cas avec la «taxe GAFA» - quelles seront les conséquences évidentes de cette nouvelle réglementation?
D'un point de vue purement économique, il maintiendra le statu quo au lieu de promouvoir la concurrence. Cela est dû au fait qu'aucune plateforme naissante ne sera disposée à se développer et à prendre le risque de se retrouver sur la «liste noire». De plus, la notion d '«abus de monopolisation» implique que toute stratégie potentiellement efficace, qui se traduirait donc par une augmentation de part de marché, pourrait être interdite: en d'autres termes, seules les stratégies manifestement inefficaces seraient autorisées, c'est-à-dire celles que personne prendra!
Dans ce statu quo, ou plutôt ce marasme, les grands perdants seront les citoyens européens, privés de la dynamique actuelle d'innovations et d'évolutions des services fournis par les plateformes. En effet, ce que les promoteurs de solutions réglementaires oublient, c'est que la raison pour laquelle les grandes plateformes continuent d'innover et d'investir dans de nouvelles solutions réside dans le fait qu'elles sont toutes en concurrence pour satisfaire les consommateurs qui ont le choix entre des dizaines de concurrents. Alors que la plupart des gens font leurs recherches sur la recherche Google, ce n'est pas dû au manque d'alternatives - Qwant, DuckDuckGo, Ecosia, Yandex, Yahoo - mais à l'efficacité du premier. De même, ceux qui n'aiment pas Amazon peuvent facilement se tourner vers Walmart, Otto, JD.com ou eBay, pour ne citer que les plus célèbres. Et la même réalité prévaut dans tous les domaines: navigateurs, services «cloud», plateformes de streaming ou réseaux sociaux. En fait, il y a des centaines de concurrents, et ces «géants» eux-mêmes sont en concurrence féroce les uns avec les autres.
Avec une réglementation visant à limiter la taille des plates-formes, tout cela prendra fin. Les plateformes n'auront plus la possibilité d'innover et n'auront plus le droit d'améliorer leurs services, car cela augmenterait leur attractivité. Cela ralentira également l'émergence de nouvelles solutions numériques susceptibles d'améliorer le télétravail et de renforcer l'autonomie individuelle.
Au lieu de promouvoir l'essor des grandes plateformes numériques européennes, ce règlement privera les Européens des plateformes qu'ils apprécient et utilisent quotidiennement. Et pour bénéficier des innovations et des nouveaux services, ils devront prendre un avion et se rendre aux Etats-Unis et en Chine. J'espère qu'ils prendront un Airbus pour le faire.
Pierre Bentata est professeur d'économie et président de Rinzen Conseil. Il est titulaire d'un doctorat en économie et d'un LL.M en droit civil. Il est spécialiste de l'analyse économique de la régulation et a publié plusieurs rapports sur l'économie numérique et les plateformes numériques.
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