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Les sanctions

Le 18e train de sanctions de l'UE a laissé des millions de petits investisseurs russes sans issue.

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Lorsque l'Union européenne a instauré son 18e train de sanctions contre la Russie, l'attention des médias s'est principalement portée sur les contrôles à l'exportation et les interdictions technologiques. Un fait bien plus grave est passé presque inaperçu : des millions d'investisseurs russes, non visés par les sanctions, se sont retrouvés sans aucun moyen de récupérer les milliards d'euros gelés chez Euroclear. Cette situation équivaut à une confiscation indéfinie, sans possibilité de recours viable pour récupérer l'investissement.  

L'Union européenne exerce une pression économique soutenue sur la Russie depuis près de quatre ans, en réponse à l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par Moscou, et l'on ignore si et quand cette situation évoluera. Ce front économique, au sein d'une lutte plus large, a des répercussions profondes et durables, dont certaines sont déjà visibles, tandis que d'autres se manifesteront avec le temps. Cette position se traduit notamment par l'intensification des actions en justice intentées par l'UE contre la Russie. Si les conséquences réelles pour l'État russe restent incertaines, il est en revanche évident que la réputation de l'Europe en est gravement affectée.

Le 18e train de sanctions récemment imposé confirme cette tendance inquiétante. Officiellement, ces mesures protègent les États membres de toute poursuite judiciaire, mais en réalité, elles compromettent la réputation de l'Europe comme bastion de l'État de droit et son attractivité auprès des investisseurs du monde entier.

Le coût humain des actifs gelés

Durant le boom de la fintech à la fin des années 2010, des applications mobiles ont vu le jour, facilitant l'achat d'actions étrangères. Des millions de Russes à faibles revenus et de la classe moyenne ont investi leurs économies dans des entreprises américaines et européennes. À l'époque, il semblait évident qu'il n'existait pas de refuge plus sûr que les placements privés en Europe, par exemple au sein d'Euroclear. Cette conviction a volé en éclats lorsque l'UE a lancé sa campagne de sanctions en réponse à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Dotation CarnegiePlus de cinq millions de Russes ont vu leurs titres étrangers gelés après que l'UE a placé le Dépositaire national de règlement russe et d'autres courtiers sur liste noire en 2022. Environ 14 milliards d'euros d'actions, allant d'Apple à BMW en passant par des ETF internationaux, ont été et restent immobilisés chez Euroclear. Les plus touchés sont des citoyens ordinaires, exerçant des professions ordinaires, qui n'ont pu accéder aux marchés boursiers qu'avec le développement des technologies. La grande majorité de ces portefeuilles ne contiennent que quelques milliers d'euros.

Compte tenu du niveau des salaires et des taux de change en Russie, ces investissements représentent un patrimoine considérable pour de nombreuses familles. Un programme d'échange d'actifs gelés, mis en place l'an dernier, a permis à certains investisseurs de récupérer des montants n'excédant pas 1 000 €. Les 3.5 millions d'investisseurs restants sont toujours bloqués, sans possibilité de récupérer leurs actifs ni de percevoir les dividendes et les paiements liés aux opérations sur titres.

En théorie, ces personnes auraient pu engager des poursuites judiciaires par le biais de l'arbitrage d'investissement, individuellement ou collectivement. Or, même ce recours est désormais de facto impossible. Le 18e train de sanctions de l'UE empêche pratiquement toute exécution de telles sentences arbitrales. L'objectif explicite de ce nouveau train était de prévenir une vague de recours en arbitrage entre investisseurs et États, qui devrait viser Euroclear, la Belgique et d'autres juridictions de l'UE. Cependant, même si cet objectif est atteint, les conséquences dépassent largement le cadre du préjudice subi par les investisseurs russes et risquent de nuire considérablement à l'Europe elle-même.

Un conflit avec les engagements internationaux

Des experts juridiques avertissent que cette mesure place l'UE en contradiction directe avec plus d'une douzaine de traités bilatéraux d'investissement qu'elle a signés avec la Russie au cours des trente dernières années. Ces traités garantissent aux investisseurs russes, y compris les particuliers, l'accès à l'arbitrage et obligent les États à respecter les sentences arbitrales.

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Le principe du pacta sunt servanda Le principe du « respect des accords » constitue le fondement de tout système juridique développé. Un refus catégorique d'appliquer les sentences arbitrales peut en soi constituer une violation de traité. En cherchant à limiter son exposition juridique, Bruxelles a peut-être involontairement amplifié son risque à long terme.

Le coût en termes de réputation est encore plus important. L'Union européenne s'est longtemps présentée comme l'une des juridictions les plus fiables au monde pour les investisseurs, ce qui impliquait que les sentences arbitrales seraient respectées et que les tribunaux appliqueraient des règles prévisibles. En faisant en sorte que ses tribunaux ignorent les décisions des tribunaux arbitraux, l'Europe a commencé à éroder sa réputation de pays respectueux de l'État de droit, sur laquelle repose une grande partie de son influence économique.

Les investisseurs des pays du Golfe, d'Inde et d'Asie du Sud-Est, régions que Bruxelles courtise activement, pourraient désormais s'interroger sur la validité des engagements juridiques de l'Europe face aux enjeux géopolitiques. Pour un bloc économique dépendant des capitaux étrangers, un tel doute a de graves conséquences.

Un refus systématique des juridictions de l'UE d'exécuter les sentences arbitrales impliquant des parties russes compromettrait la confiance dans la neutralité et la fiabilité mutuelle que la Convention de New York vise à garantir. Une telle situation pourrait inciter les juridictions des BRICS et d'autres pays non occidentaux à invoquer plus fréquemment les principes d'ordre public dans les affaires impliquant des États membres de l'UE ou des entreprises européennes, contribuant ainsi à une fragmentation progressive du cadre international d'exécution des sentences arbitrales.

Les tribunaux arbitraux continueront de rendre des sentences dans les litiges d'investissement, indépendamment de la politique de l'UE. Si l'UE refuse de faire exécuter ces sentences au niveau national, les investisseurs poursuivront leurs actions en justice devant d'autres juridictions, et aucune sanction ne pourra les en empêcher. Bien que ce scénario puisse paraître improbable, il pourrait à terme entraîner des saisies d'actifs, des contre-poursuites et une exacerbation des tensions diplomatiques, notamment dans les pays où les entreprises européennes sont fortement implantées. Une mesure visant à protéger les États membres de l'UE de toute responsabilité pourrait bien accroître encore davantage leur exposition financière. Cette situation survient à un moment particulièrement inopportun, alors que les États européens sont confrontés à des déficits budgétaires, à la hausse des coûts d'emprunt et à une croissance économique atone.

Il y a aussi des conséquences institutionnelles. En affaiblissant ses propres garanties d'application, l'UE a commencé à saper les principes mêmes de l'État de droit qui sous-tendent son influence économique et politique. Pour un bloc qui critique régulièrement d'autres nations pour leur non-respect des normes internationales, ce précédent crée des difficultés évidentes.

Les questions que Bruxelles ne peut éviter

Pour des millions de petits investisseurs russes, la question reste profondément personnelle. Il s'agit d'épargne-retraite, de patrimoine familial et d'années d'investissements soigneusement préparés auxquels ils n'ont plus accès. Pour l'Europe, elle représente un défi juridique et de réputation qui s'aggrave rapidement.

Que se passera-t-il si les tribunaux statuent en faveur de ces investisseurs ? Que se passera-t-il si des juridictions étrangères tentent de faire exécuter ces sentences ? Et quelle est la stratégie de l’UE lorsque ses propres actifs à l’étranger deviennent des cibles ?

Bruxelles a reporté ces questions. Ce report n'apporte aucune solution. Les plaintes et les condamnations se poursuivront. À moins que l'Union européenne ne revoie sa stratégie, le coût final, qu'il soit financier, juridique ou diplomatique, pourrait s'avérer bien plus élevé que prévu. À supposer même que ces mesures soient efficaces, affaiblir la Russie à tout prix est-il vraiment la voie la plus judicieuse ?

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