Loi
La loi européenne sur la cybersécurité pourrait exposer les États membres à des réclamations coûteuses au titre des traités d'investissement, prévient un avis juridique.
Un nouvel avis juridique d'un expert de premier plan en droit international des investissements Professeur Christoph Schreuer avertit que le projet de loi sur la cybersécurité (CSA) de la Commission européenne pourrait placer les États membres de l'UE dans une situation juridique difficile, les exposant potentiellement à des demandes d'indemnisation de la part d'investisseurs chinois en vertu des traités bilatéraux d'investissement (TBI) existants.
L'avis, commandé par le cabinet d'avocats international Gaillard Banifatemi Shelbaya Disputes et daté du 4 mai 2026, examine les conséquences juridiques d'un conflit potentiel entre la législation européenne proposée en matière de cybersécurité et les accords de protection des investissements que presque tous les États membres de l'UE concluent avec la Chine.
Aux termes du projet de loi, la Commission européenne se verrait octroyer des pouvoirs étendus pour identifier et exclure les fournisseurs dits « à haut risque » des marchés européens des technologies de l'information et de la communication (TIC). Les mesures proposées pourraient concerner les fournisseurs d'infrastructures numériques essentielles, notamment les réseaux 5G, les systèmes de télécommunications et d'autres actifs stratégiques du secteur des TIC.
Risque de conflit juridique
Selon Schreuer, le problème central réside dans le fait que, bien que la loi sur la cybersécurité soit directement applicable dans toute l'Union européenne, les États membres restent liés par leurs traités bilatéraux d'investissement conclus avec la Chine. Ces traités garantissent généralement une protection contre l'expropriation, les traitements discriminatoires et les pratiques anticoncurrentielles à l'égard des investissements chinois.
Cet avis conclut que le respect de la législation de l'UE ne protège pas automatiquement les États membres de leur responsabilité en vertu du droit international.
« Les États membres resteraient liés par leurs traités bilatéraux d’investissement respectifs avec la Chine en cas de conflit entre leurs obligations en vertu de l’Accord sur la sécurité des communications (ASC) et celles découlant des traités bilatéraux d’investissement », écrit Schreuer.
L'analyse soutient que le droit international n'autorise pas l'invocation de la législation nationale – y compris le droit de l'UE – pour justifier la violation des obligations conventionnelles. Par conséquent, si les mesures prises en vertu de la loi sur la cybersécurité portent atteinte aux investisseurs chinois, les États membres pourraient toujours faire l'objet de recours en arbitrage international.
Les investisseurs chinois pourraient demander une compensation
L'une des principales conclusions du rapport est que les investisseurs chinois peuvent avoir accès à des mécanismes d'arbitrage contraignants en vertu des traités d'investissement existants.
L'avis souligne que tous les États membres de l'UE, à l'exception de l'Irlande, ont actuellement des traités bilatéraux d'investissement (TBI) en vigueur avec la Chine, et que la plupart de ces traités prévoient des mécanismes d'arbitrage entre investisseurs et États. En cas de succès, les investisseurs chinois lésés par des sentences individuelles rendues contre les États membres concernés pourraient obtenir réparation.
Schreuer soutient que le risque juridique ne disparaîtrait pas même si les États membres de l'UE tentaient de dénoncer leurs traités d'investissement avec la Chine. La plupart de ces accords contiennent des clauses de caducité qui continuent de protéger les investissements existants pendant des périodes allant de 10 à 20 ans après leur dénonciation.
Le rapport conclut donc que la résiliation des TBI ne constituerait pas une solution pratique à tout conflit entre les règles de cybersécurité de l'UE et les obligations internationales en matière d'investissement.
Le droit de l'UE et le droit international s'appliquent à différents niveaux et restent distincts.
L’avis rejette également les arguments selon lesquels le droit européen prime automatiquement sur les traités d’investissement ou que ces traités peuvent simplement être interprétés conformément à la législation de l’UE.
Selon Schreuer, la Chine est un État tiers et non partie aux traités de l'UE ; elle ne peut donc être liée par la législation européenne. Il soutient que, du point de vue chinois, le droit de l'UE demeure une res inter alios acta, c'est-à-dire un accord juridique entre tiers qui ne modifie pas les droits de l'UE.
Le rapport souligne également que le droit de l'UE en vigueur autorise toujours les États membres à maintenir des traités d'investissement avec des pays tiers en attendant la négociation de futurs accords au niveau de l'UE. Toutefois, cela ne les dispense pas de leurs obligations, ni en vertu du droit de l'UE, ni en vertu du droit international conventionnel.
Implications plus larges
Cet avis juridique intervient alors que Bruxelles cherche à renforcer la souveraineté numérique de l'Europe et à réduire les risques perçus en matière de cybersécurité dans les chaînes d'approvisionnement des infrastructures critiques.
Bien que le projet de loi sur la cybersécurité vise à renforcer la sécurité des réseaux et des chaînes d'approvisionnement européens, le rapport suggère que les décideurs politiques devront peut-être également prendre en compte les conséquences financières et juridiques des mesures affectant les investisseurs étrangers.
La conclusion de Schreuer est sans appel : si la loi sur la cybersécurité est adoptée sous sa forme actuelle et crée un conflit avec les traités d'investissement existants, les États membres de l'UE pourraient se retrouver pris entre deux systèmes juridiques, exposés à une responsabilité potentielle en cas de violation de leurs obligations internationales, quelle que soit la voie qu'ils choisissent.
Photo par Lewis Kang'ethe Ngugi on Unsplash
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