Cloud computing
Le moment du cloud pour l'Europe : la DMA doit maintenant tenir ses promesses.
La conclusion préliminaire de la Commission européenne, selon laquelle Amazon Web Services et Microsoft Azure relèvent de la loi sur les marchés numériques, marque un tournant. Le cloud computing n'est plus un marché technologique marginal. Il constitue l'infrastructure dont dépendent de plus en plus les entreprises, les administrations publiques, les start-ups et les ambitions en matière d'intelligence artificielle en Europe. C'est pourquoi le cloud représente le prochain grand défi pour la loi sur les marchés numériques. Cette loi a été créée pour empêcher les puissants acteurs du numérique d'utiliser leur contrôle sur les écosystèmes essentiels afin de limiter le choix, d'affaiblir la concurrence et de fidéliser les utilisateurs professionnels. écrit Mathieu Gitton.
Cette logique s'applique non seulement aux boutiques d'applications, aux systèmes d'exploitation ou aux places de marché en ligne, mais aussi à l'infrastructure sous-jacente de l'économie numérique. Dans le cas de Microsoft, les préoccupations de la Commission portent sur un pouvoir de marché bien établi, des coûts de changement élevés, la dépendance à un écosystème et la manière dont les logiciels, les services cloud et les services d'IA peuvent être combinés pour maintenir les clients au sein de l'environnement d'un seul fournisseur, au lieu de favoriser une concurrence équitable. Les conclusions préliminaires de la Commission sont importantes car elles confirment une réalité que de nombreux clients du cloud connaissent déjà : l'échelle, les coûts de changement, les effets d'écosystème et les partenariats en IA peuvent se conjuguer pour rendre les marchés du cloud moins concurrentiels qu'il n'y paraît.
Sur ces marchés, les clients peuvent avoir accès à plusieurs fournisseurs, mais se retrouvent en pratique limités par les licences, l'interopérabilité, la complexité des achats et les dépendances accumulées. Le problème ne réside pas dans l'innovation des grandes entreprises technologiques. Microsoft, Amazon et Apple ont toutes bâti des écosystèmes numériques performants. Le problème survient lorsque ces écosystèmes deviennent des prisons numériques. Le regroupement et l'obligation d'achat peuvent rendre les services plus pratiques en apparence, tout en réduisant considérablement le choix. Un produit intégré par défaut, une licence plus performante ou moins coûteuse dans un cloud que dans un autre, un environnement technique qui rend la migration onéreuse ou un cadre contractuel qui décourage les stratégies multicloud peuvent tous avoir le même effet : enfermer les clients chez un fournisseur dominant.
L'Autorité britannique de la concurrence et des marchés (CMA) a déjà démontré l'importance de cette question. Son enquête sur le marché du cloud a mis en lumière des problèmes de concentration, d'obstacles au changement de fournisseur, d'interopérabilité et de licences logicielles. Elle a notamment constaté que les pratiques de licences de Microsoft nuisaient à la compétitivité d'AWS et de Google lorsque les clients utilisent des logiciels Microsoft comme intrants dans les services cloud. Il ne s'agit pas d'un détail technique mineur, mais d'un élément crucial : les entreprises peuvent-elles choisir le meilleur fournisseur de cloud en fonction de ses performances ? La dernière initiative de la Commission est bienvenue. Cependant, une simple désignation ne suffira pas. Si AWS et Azure sont finalement désignés comme gardiens du marché numérique, l'Europe devra rapidement passer du constat à des solutions concrètes.
Ces mesures devraient inclure des licences logicielles équitables et non discriminatoires pour l'ensemble des clouds, une interopérabilité effective, une véritable portabilité des données, des limites aux pratiques anticoncurrentielles de vente liée et de regroupement, ainsi que des garanties permettant aux clients d'adopter de véritables stratégies multicloud sans surcoût ni difficultés techniques. La communication de la Commission ne détaille pas encore ces solutions, ce qui est compréhensible à ce stade de la procédure. Toutefois, le débat politique ne doit pas s'arrêter à cette désignation.
Un label de fournisseur unique sans obligations contraignantes laisserait la structure du marché largement inchangée. L'Europe a besoin de règles qui permettent la mobilité des utilisateurs, non seulement en théorie, mais aussi au sein des services achats, des équipes d'ingénierie et des conseils d'administration. L'urgence est réelle. Chaque année de dépendance rend le problème plus difficile à résoudre. Les données s'accumulent, les systèmes internes s'intègrent durablement, les développeurs se spécialisent dans un seul environnement et les clients perdent en pouvoir de négociation. Le pouvoir des acteurs du marché du cloud se renforce avec le temps. L'intelligence artificielle rend les enjeux encore plus importants.
L'IA exige une immense capacité de calcul, des services cloud avancés et un accès à une infrastructure évolutive. Si la couche cloud devient trop concentrée, l'avenir de l'IA en Europe pourrait se trouver restreint, moins diversifié et plus dépendant avant même d'avoir atteint sa pleine maturité. La DMA ne doit pas être perçue comme un frein à la réussite, mais comme un outil au service de marchés ouverts. Son objectif est de garantir la liberté de choix des consommateurs, la possibilité pour les concurrents d'innover équitablement et l'absence de dépendances cachées dans l'économie numérique européenne. La Commission a ouvert la bonne voie. Elle doit désormais veiller à ce que les mesures correctives soient suffisamment efficaces pour la maintenir ouverte.
Mathieu Gitton est spécialiste des affaires publiques européennes et des politiques numériques. Il publie régulièrement des analyses sur les questions liées à la concurrence, à la régulation numérique et à la souveraineté technologique en Europe. Il a auparavant travaillé à la Commission européenne, au sein des DG COMP et FISMA.
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